LA DISPARITION D’ELIE WIESEL

Elie Wiesel est mort samedi 2 juillet à l’âge de 87 ans à New York. Déporté avec sa famille à Auschwitz, il est, mi-janvier 1945, évacué vers Buchenwald avec son père, sa mère et sa jeune sœur ayant été gazées. Ils sont placés au petit camp, block 56, où le père d’Elie Wiesel décède peu après son arrivée. Elie est alors transféré au block 66, celui des enfants et des jeunes, où il devient prisonnier politique. Il est libéré le 11 avril 1945 et évacué vers Paris.

Le 5 juin 2009, Elie Wiesel a accompagné la visite du camp de Buchenwald par le Président Obama, Mme Merkel, et Bertrand Herz, Président du Comité international Buchenwald Dora.

20090605 / Weimar / Gedenkstätte Buchenwald Besuch von US Präsident Barack Obama (Foto: Peter Hansen / digital)

Bertrand Herz, Angela Merkel, Barack Obama et Elie Wiesel le 5 juin 2009 à Buchenwald (Photo : Peter Hansen)

A cette occasion il a prononcé un discours dont voici les principaux extraits :

« Monsieur le Président, Madame la Chancelière, Bertrand, Mesdames et Messieurs,

En venant ici aujourd’hui, c’est un peu comme si je venais sur la tombe de mon père. Mais il n’a pas de tombe. Sa tombe se trouve quelque part là haut, dans le ciel. Dans ce qui est devenu, pendant ces années la, le plus grand cimetière du peuple juif.
Le jour où il est mort, a été l’un des jours les plus sombres de ma vie. Je suis devenu malade et faible. Il était malade et faible, et je suis devenu comme lui. J’étais là quand il a souffert. J’étais là quand il a demandé de l’aide. Il demandait de l’eau. J’étais là pour entendre ses derniers mots. Mais je n’y étais pas quand il m’a appelé, même si nous étions dans le même bloc. Il était dans la partie supérieure du châlit, et moi en dessous. Il m’a appelé mais j’avais trop peur de bouger. Nous avions tous trop peur de bouger. Puis il est mort. J’étais donc là quand il est mort, mais je n’y étais pas précisément.
Je pensais qu’un jour je pourrais revenir, et que j’aurais l’occasion de lui parler, de lui dire comment le monde a changé, ce qu’est mon monde maintenant. Je voulais lui parler du devoir sacré de mémoire qui est porté par toutes les personnes de bonne volonté en Amérique, où je vis maintenant, mais aussi en Europe et en Allemagne, où vous, Madame la chancelière, portez ce devoir sacré de mémoire avec beaucoup de courage et avec une grande rigueur morale.
Puis-je dire à mon père, maintenant que le monde a appris sa leçon? Je ne suis pas si sûr. (…)
J’ai été libéré le 11 Avril 1945 par l’armée américaine. Nous étions nombreux alors à penser que si une leçon avait été apprise, c’est qu’il n’y aurait jamais une autre guerre, que la haine n’est pas constitutive du moi humain, que le racisme est quelque chose de stupide, que personne ne tenterait plus de pénétrer dans le cerveau d’autres personnes ou dans les territoires d’autres personnes. J’ai eu de tels espoirs. Paradoxalement, j’ai eu de grands espoirs. Nous étions nombreux à espérer dans un monde d’humanité, de culture et de civilisation, à espérer vivre avec dignité dans un monde où il n’y avait pas de dignité. Nous avons dit: «,Nous devons essayer, continuer à croire en un avenir, parce que le monde a appris sa leçon. »
Mais le monde n’a, tout simplement, pas appris la leçon. S’il l’avait apprise, il n’y aurait pas eu le Cambodge et aucun Rwanda et aucun Darfour et aucune Bosnie. Le monde apprendra-t-il la leçon ?
Pourquoi Buchenwald est-il si important, aussi important qu’Auschwitz, mais d’une manière différente. Buchenwald est important parce qu’ici existait une sorte de communauté internationale. Ici se sont retrouvés des personnes de différentes nationalités, de différents milieux politiques et sociaux. Ce fut, en quelque sorte, le lieu d’une première globalisation, une expérience. Ici on visait à éliminer toute dimension d’humanité chez les êtres humains. Si l’on parle d’humanité, alors on peut seulement dire qu’à cette époque, il était pour les gens presque normal d’être inhumain. Maintenant, je pense que le monde a appris; Je l’espère du moins. (…) Nous ne voulons pas aller dans les cimetières. Cela suffit. Il y a suffisamment d’orphelins, assez de victimes. Le moment est venu de rassembler les gens.
Par conséquent, nous devons dire à ceux qui viennent à Buchenwald, rappelez-vous et rencontrer vous! Le souvenir doit rapprocher les peuples et ne doit pas les séparer. Le souvenir ne doit pas faire naître la colère dans nos cœurs, mais créer un sentiment de solidarité entre nous. Le souvenir devrait permettre aux hommes, partout dans le monde, de dire: Le 21ème siècle est un siècle de nouveaux commencements, un siècle rempli de promesses et d’espoir infini et de gratitude envers tous ceux qui travaillent à améliorer les conditions de vie des populations.
Un grand homme, Albert Camus, écrit dans les dernières pages de son merveilleux roman, La Peste: « On apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. » Dans le contexte douloureux de Buchenwald, nous devons nous rappeler de cette phrase. »

LE SOUVENIR D’OBAMA

Reden
Elie Wiesel, Angela Merkel, Bertrand Herz und Barack Obama (von links nach rechts) am 5. Juni 2009 vor dem Lagertor des Konzentrationslagers Buchenwald. Foto: Michael Voigt. Thüringer Staatskanzlei

Barack Obama a raconté sa visite de Buchenwald avec Elie Wiesel dans un discours prononcé en avril 2012 au musée de l’Holocauste à Washington:

« Je me rappelle comment il m’a montré les clôtures barbelées et les tours de guet. Nous avons parcouru les allées où se dressaient autrefois les baraques, où tant de gens ont quitté cette Terre – y compris le père d’Elie, Shlomo. Nous nous sommes arrêtés devant une vieille photo – des hommes et des jeunes garçons allongés sur leurs couchettes de bois, squelettiques. Et si vous regardez attentivement, vous pouvez voir un adolescent de seize ans regardant droit dans l’objectif, droit dans vos yeux. Vous pouvez voir Elie.
À la fin de notre visite, ce jour-là, Elie m’a parlé de son père. « Je pensais qu’un jour je reviendrais et je lui parlerais d’une époque où la mémoire est devenue le devoir sacré de tous les gens de bonne volonté ». Elie, vous avez consacré votre vie à remplir cette mission sacrée. Vous nous avez tous poussés – en tant qu’individus, en tant que nations – à faire de même, par le pouvoir de votre exemple, l’éloquence de vos mots, comme vous venez encore de le faire. »

BIOGRAPHIE D’ÉLIE WIESEL