À Buchenwald et à Dora avec des élèves du Lycée Jean et Auguste Renoir d’Angers

Dimanche 29 mars, vingt-sept élèves de 1ère S du lycée Jean et Auguste Renoir montaient dans un car pour dix-sept heures de voyage vers la Thuringe.

Nous étions trois adultes accompagnateurs et deux chauffeurs. Je pensais que, passée l’excitation du départ, les jeunes s’assoupiraient et que je pourrais me reposer quelques heures pendant la nuit. Grossière erreur ! Je ne tardai pas à comprendre que certains d’entre eux, des garçons notamment, avaient décidé de ne pas fermer l’œil et y sont parvenus. Toute la nuit, ils ont chanté,

joué, ri et bavardé sans interruption. A ma grande surprise, ces jeunes de 16-17 ans possédaient un répertoire impressionnant de chansons des années 80 et, qui plus est, chantaient très bien parfois à plusieurs voix.

J’étais un peu surprise d’une telle joie de vivre pour un voyage de ce genre, mais à 16-17 ans pouvaient-ils prendre la mesure de ce qu’ils allaient voir et entendre. Ils étaient ensemble, heureux de l’être et je ne me sentais pas l’envie de freiner leur bonheur. A l’occasion de pauses sur l’autoroute, ils m’expliquèrent que leurs parents se réunissaient souvent les uns chez les autres et chantaient tous en chœur les « tubes » de leur jeunesse. Ils avaient acquis le même répertoire et profitaient du voyage pour se faire plaisir !

Il n’y eut que deux moments très relatifs de silence, entre 3 et 4 heures du matin puis entre 5 et 6 heures où je pus m’assoupir un peu. Après une nuit blanche, je pensais que j’aurais du mal à rester lucide jusqu’à la fin du voyage, mais dès le lever du jour, je me plongeai dans la contemplation des paysages sans ressentir la moindre fatigue. Les rires et les chansons continuaient en arrière-plan. Je m’inquiétais pour la météo annoncée sur Buchenwald : pluie, vent, tempête, grêle et neige ! J’attendais l’arrivée avec angoisse ; je guettais le moindre signe, un élément du paysage qui me permettrait de me situer dans le décor de l’Histoire. Le car s’est immobilisé devant le « Centre international de rencontre de la jeunesse ». Je ne retrouvais pas mes repères.

Joachim et Pamela, les animateurs pédagogiques qui nous attendaient sur le seuil se faisaient du souci pour notre déplacement à Dora prévu deux jours plus tard, les prévisions météo étaient mauvaises. L’accueil fut cependant très sympathique. Nous avions quelques moments de liberté après la répartition dans les chambres et j’en profitai pour me recueillir. Je n’étais jamais venue à Buchenwald, mais j’avais si souvent entendu les Angevins raconter, j’avais tant lu sur la déportation, j’avais eu sous les yeux tant et tant de fois la maquette du camp réalisée par Roger POITEVIN, que j’aurais dû me sentir en terrain connu.

Nous étions logés dans les casernes SS, la « célèbre » porte du camp n’était pas visible. De la fenêtre de ma chambre, je regardais tomber la pluie sur un paysage encore engourdi par l’hiver. J’essayais d’imaginer ce que mon père avait ressenti en arrivant à pied depuis la gare de Weimar après le terrible voyage en « wagon plombé ». J’avais en tête toute l’histoire des lieux, toutes les images cent fois regardées, les photos insupportables, les reportages insoutenables des reporters de la Libération.

Heureusement, je devais me maîtriser devant les jeunes qui n’avaient qu’une faible idée de ce qu’ils allaient entendre et voir pendant quatre jours. Je supposais qu’ils allaient subir un choc. Heureusement, ils étaient jeunes et pleins de vie. Ils n’étaient pas directement concernés, étaient là pour apprendre et c’était bien qu’ils apprennent sur place.

Rassemblés pour un premier contact avec Pamela, ils devaient se présenter individuellement, dire leur âge, ce qu’ils aimaient, ce qu’ils attendaient de ce voyage et choisir une des photos disposées sur le sol au centre de notre cercle. Ils étaient intimidés, attentifs à ne pas dire de bêtises, appliqués à justifier le choix qu’ils avaient fait d’une photo plutôt que d’une autre. Déjà quelque chose de grave se ressentait à leur attitude. Depuis notre départ d’Angers, je les voyais pour la première fois tous en face de moi. Bizarrement, je me sentais à la fois actrice et spectatrice de ce que nous vivions ensemble. J’étais accompagnatrice, mais j’étais là aussi en pèlerinage, à la recherche du père que je n’ai pas connu et dont j’avais l’impression de sentir la présence.

Le premier repas en commun dans une pièce accueillante, quelques roses sur chaque table, a détendu l’atmosphère et ramené la bonne humeur. Les conversations ont repris, la nourriture était simple mais bonne, l’ambiance détendue reprenait le dessus.

L’emploi du temps prévoyait ensuite un regroupement dans la salle de conférence pour découvrir le programme du séjour. Le lendemain mardi serait réservé à la découverte du camp lui-même en deux groupes inversés : matin et après-midi. Puis les jeunes avaient l’autorisation de se rassembler par affinité jusqu’à 22 heures 30. Je me retrouvais seule dans ma chambre.

J’entendais dans les chambres voisines de la mienne les éclats de rire et les bavardages incessants. J’avais apporté de la lecture, mais je ne parvenais pas à chasser de mon esprit les photos que je connais par cœur. L’idée d’être confortablement installée dans une chambre bien chaude, là où mon propre père et ses camarades ont tant souffert, me troublait profondément. J’entendais les bourrasques de la tempête à l’extérieur et je les imaginais sur la place d’appel, grelottant dans leurs tenues rayées, la faim au ventre, exténués de fatigue, désespérés… Je n’avais pas dormi la nuit précédente, mais sans somnifère je n’aurais pas trouvé le sommeil. Les rires s’étaient tu, le vent semblait de plus en plus fort dans la nuit. Je me récitais le poème de Max MÉNARD sur la nuit de Noël à Buchenwald. J’ai fini par sombrer.

Le lendemain, la météo était toujours aussi mauvaise. Après le petit déjeuner, un film précédait la visite, interrompu plusieurs fois par les coupures de courant. Comme moi, les lycéens semblaient un peu inquiets de ce qui les attendait. Les deux groupes formés partirent chacun dans une direction.

“L’arrivée à la gare” – Dessin de Thomas Geve

Le mien fut conduit d’abord par Joachim sur la rampe d’arrivée où je lus un texte de Maurice LETEUIL sur le transport en train. Je n’avais pas été prévenue de cette participation et la pensée de Lauriane et Maurice m’imposa une très forte émotion. Le silence était impressionnant dans la tempête. Nous avions du mal à tenir debout sous les rafales de pluie et de grêle. Emmitouflés dans nos capuches, nous sommes passés d’un endroit à l’autre en courant, cherchant l’abri d’un mur ou d’une porte pour écouter les explications de nos guides. J’étais hantée par les images de chaque lieu : la porte « A chacun son dû », les miradors, les barbelés, la chambre de dissection, la salle d’exécution, le quai d’arrivée dans le camp construit en 1943, les garages des SS, les chenils, le zoo, le petit camp, la place d’appel, le bunker et ses cellules sinistres, le Revier, la cave des cadavres sous les fours crématoires, la fosse aux cendres. Rien ne ressemblait vraiment à ce que je savais et pourtant tout était si conforme.

Nos jeunes étaient silencieux, posaient parfois une question, toujours très pertinente. Personne ne se plaignait ni du froid et de la pluie. Des filles pleuraient en se cachant dans les bras d’une camarade. Des garçons voulaient des précisions. Je devenais pour eux un recours à leur stupéfaction. Nous avons tous posé une main sur la plaque chaude qui symbolise la vie. Je me sentais mal, mais devant ces lycéens ébranlés, je ne devais pas craquer. Je n’en avais pas le droit.

En fin de journée, pendant le bilan, je leur ai demandé de déposer le lendemain une rose blanche sur la dalle tiède. Ils ont accepté spontanément, avec gravité, le scénario que je leur proposais et cette première journée à Buchenwald s’est terminée avec l’emploi du temps des ateliers du mercredi. Dans ma chambre, je me repassais le film de la journée… Entre ce que je savais depuis longtemps et la matérialisation des lieux, j’ajustai péniblement l’Histoire évoquée par un Allemand sur les lieux mêmes des évènements et la perception intime, souvent remise en question, que j’en avais.

J’appréciais de me retrouver seule. J’avais du mal à garder la tête froide. Les jeunes s’étaient inscrits dans différents ateliers : restauration d’objets retrouvés sur le site, recherche d’Angevins dans les archives du camp, les femmes à Buchenwald, le sauvetage des enfants à Buchenwald, expression artistique par le dessin et la danse. Un petit contingent se posait en journalistes sur le travail des autres groupes. C’est moi qui avais proposé à des filles de s’exprimer par la danse et j’étais curieuse de voir ce qu’elles produiraient. Pour ma part, j’avais choisi d’aller aux archives. Mon groupe se chargeait aussi de récolter de la terre pour la rapporter dans une urne en Anjou.

Le lycée Renoir préparant au cinéma et à la photographie, j’avais pensé que quelques-uns manifesteraient le désir de tourner un petit film sur le camp ou de faire une exposition photos sur le site, mais les intempéries sans doute les en ont dissuadés. Ils ont préféré un reportage journalistique. J’aurais aimé aussi que les Angevins puissent rencontrer des Allemands de leur âge. L’allemand étant leur première langue, il était envisageable de les mettre en contact sur un lieu de mémoire. Cela aurait bien sûr nécessité une préparation en amont qui n’avait pas été faite.

Le mercredi matin donc, après le petit déjeuner, le groupe fut éparpillé dans les six ateliers déterminés la veille. Aux archives, c’est sur le nom de mon père que se cristallisèrent les recherches. J’avais pourtant fourni ceux de Joseph LIGONNIÉRE, de René MOTTAY, de Maurice LETEUIL, d’Etienne POITEVIN. Bizarrement, les ordinateurs ne répondirent pas aux noms proposés sauf celui de Louis LEGENDRE. Nous vîmes apparaître sur l’écran sa fiche d’inscription avec le numéro 39591, block 59, sa date de naissance, sa profession, son adresse, le nom de ma mère et le nombre de leurs enfants. Puis la liste des vêtements portés à l’arrivée et celle de son départ pour Flossenbürg après la quarantaine. Je connaissais par cœur ces documents, mais pour les élèves ce fut une découverte significative.

Sous les rafales, nous sommes sortis pour ramasser de la terre près de la rampe où nous rejoignirent les reporters et le retour vers le centre d’hébergement se fit en silence. Après le repas de midi, nous avions prévu d’aller en rang déposer les roses. Les jeunes se sont mis en rang spontanément, m’ont placée d’autorité au milieu du 1er rang et nous nous sommes rendus en silence devant la plaque de la vie. Par miracle, il ne pleuvait plus. Des visiteurs indépendants nous regardaient passer avec étonnement. Ce fut sans doute pour moi le moment le plus intense. Je ne m’attendais pas à un tel recueillement. Je me sentais portée par ces jeunes Angevins qui prenaient conscience de l’ignominie de la Déportation dans un élan spontané de reconnaissance, peut-être aussi par sympathie pour moi qui ne pouvais cacher mon émotion. Placés dans un ordre parfait devant le monument, nous nous sommes avancés par vague de cinq. J’ai spontanément embrassé ma rose avant de la déposer. N’en déplaise aux pédagogues puristes, je sentais mon cœur battre à tout rompre, le visage de mon père brouillait le décor autour de nous. J’ai rejoint notre hébergement dans un état second, encadrée par deux jeunes filles qui semblaient aussi bouleversées que moi.. Qui a dit que ces moment-là doivent se dérouler « sans affect et sans pathos » ?

Nous sommes montés en car pour visiter Weimar. En passant, nous nous sommes arrêtés au monument de la RDA. Je dois rendre hommage à Joachim KÖNIG qui s’est efforcé, avec une neutralité parfaite, d’expliquer aux élèves l’interprétation politique des évènements historiques par les dirigeants de l’Allemagne de l’Est. J’avais facilement descendu l’escalier monumental ; j’ai failli ne pas le remonter ! J’étais à la traîne, le souffle coupé ; les genoux me tiraillaient douloureusement !

Weimar est une ville magnifique, pleine de trésors architecturaux, mais les bourrasques de grêle n’ont pas permis aux jeunes de bien s’en rendre compte. Ils attendaient impatiemment qu’on leur donne quartier libre avant le souper à la brasserie offert par les Amis de la Fondation. Ils ont flâné en ville par petits groupes jusqu’à l’heure du rendez-vous au restaurant. La température glaciale et les émotions ont fait que je me suis réfugiée dans une pâtisserie en les attendant ! Le repas était convivial. Les jeunes avaient retrouvé leur joie de vivre et ont pleinement profité de cette soirée entre copains. Infatigables, ils sont rentrés en bavardant et en chantant !

Le lendemain, nous partions pour Dora avec Joachim et Pamela. A l’horreur du système concentrationnaire s’ajoutait l’horreur du tunnel ! Pour certains, c’en était trop. Ils avaient du mal à rester concentrés. En fin de matinée, nous avons repris le cérémonial des roses blanches devant le monument du four crématoire. Les lycéens se sont organisés spontanément et, comme à Buchenwald, cinq par cinq, nous avons déposé une trentaine de roses à la mémoire de ceux qui ne sont pas revenus de Dora.

Sur le chemin du retour, Joachim et Pamela se sont assoupis, mais nos Angevins, comme à chaque déplacement, ont poursuivi leurs bavardages et leur tour de chants ! J’étais quand même surprise de leur résistance physique et une telle joie de vivre me semblait réconfortante. L’insouciance de la jeunesse à quelque chose de fabuleux qui n’a rien de choquant. Ce pouvoir de passer du drame à la joie devient impossible en vieillissant.

Un peu de repos avant notre dernier repas au centre d’hébergement m’a permis de recharger mes batteries qui tenaient nettement moins bien que celle des élèves ! Enfin, le bilan des ateliers et celui du séjour dans sa globalité devaient mettre un terme à cette expérience enrichissante à plus d’un titre pour chacun des participants.

Je n’étais pas au bout de mes surprises quand les danseuses, avec un calme surprenant et beaucoup de courage ont exécuté devant leurs camarades et les adultes qui les encadraient une très belle chorégraphie à la fois sobre et intense sur le parcours d’une Déportée. Nous étions tous très émus, mais Joachim et Pamela assistaient à une première dans le domaine de la créativité artistique sur ce thème. Ce fut la plus belle conclusion que nous pouvions espérer.

Le voyage retour fut le même que celui de l’aller. Même durée, dix-sept heures de car, même tonus de la part des élèves, même résignation des adultes, mêmes intempéries du début à la fin. Il m’a fallu beaucoup de temps pour analyser cette expérience. Je n’ai pas encore pris tout-à-fait la mesure de ce voyage pédagogique qui était aussi pour moi un pèlerinage.

Merci à Roger POITEVIN de m’avoir forcée à le faire. Merci à tous ces lycéens qui m’ont empêchée de sombrer dans l’angoisse. Merci à tous les Résistants-Déportés qui ont sauvé notre Liberté et les valeurs de la République.

Hélène CABRILLAC – article tiré de L’ÉCHO DE L’AFMD 49, Bulletin de la délégation AFMD 49 – N° 47 – Juin 2015

 

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