Goncourt et Renaudot 2017

Le Goncourt et le Renaudot 2017 viennent de couronner deux auteurs, Eric Vuillard et Olivier Guez, qui abordent le nazisme et ses criminels de façon peu habituelle. Le premier s’intéresse à l’avant, le second à l’après.

Il avait reçu le prix Franz Hessel (le père se Stéphane Hessel) en 2012 pour la Bataille d’Occident . le prix Goncourt lui revient en 2017 pour «  l’Ordre du Jour » (Actes Sud, 160 p. 16€) . Ce petit livre – un récit – veut montrer comment « les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petit pas. L’auteur Eric Vuillard choisit deux moments et, comme il l’écrit, soulève deux haillons hideux de l’histoire : l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne, mais d’abord la relation d’une réunion de patrons allemands invités, en février 1933 à soutenir le parti nazi. Hitler vient d’être élu chancelier et « ce moment unique de l’histoire patronale, une compromission inouïe avec les nazis, n’est rien d’autre pour les Krupp, les Opel, les Siemens, qu’un épisode assez ordinaire de la vie des affaires, une banale levée de fonds. Tous survivront au régime et financeront à l’avenir bien des partis à proportion de leur performance », écrit, grinçant, l’auteur.

A vrai dire, Eric Vuillard, le lauréat, aurait pu tout aussi bien évoquer la réunion du Club de l’Industrie de Dusseldorf et la conférence qu’y fit Hitler en janvier 1932 à l’invitation de Fritz Thyssen, ou celle du cercle Keppler à l’hôtel Kaiserhof de Berlin, en mai 1932, à l’invitation d’Otto Flick, ou celle du 10 décembre à Hanovre, ou du 4 janvier 1933 à Cologne. Goebbels nota dans son journal le 16 janvier que la situation financière du Parti nazi, désespérée en décembre, s’était radicalement améliorée.

« Se faufiler dans les coulisses d’événements historiques, et donner à voir l’envers du décor, écrivait dans le quotidien Le Monde Raphaelle Leyris, révéler la part secrète de grotesque, de bêtise, de contingence, d’ennui et/ou de lâcheté, qui y menèrent … » Telle est la méthode Vuillard. Elle se révèle particulièrement efficace pour éclairer la montée au pouvoir des nazis et l’inertie coupable, la succession de lâchetés, de bassesses, de compromissions qui ont mené à l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne puis à la seconde guerre mondiale et ses camps.

Les camps d’extermination, le camp d’Auschwitz et son médecin chef, Josef Mengele, sa fuite en Argentine, au Paraguay et au Brésil, sa traque, c’est le sujet de l’ enquête romancée d’Olivier Guez qui vient d’obtenir le prix Renaudot. Guez est le co-auteur du scénario du film Friz Bauer un héros allemand, l’histoire de ce procureur allemand qui, dans les années 1950, avait retrouvé la piste d’Adolf Eichmann, l’organisateur de la « solution finale », en Amérique latine. En 2007 il avait publié, chez Flammarion, une Histoire des juifs en Allemagne depuis 1945, préfacée par Jorge Semprun, enquête passionnante dans la mémoire des juifs d’Allemagne, dans leur identité et dans leur étrange rapport à la patrie de Goethe et d’Himmler. Dans La disparition de Josef Mengele (Grasset, 240 p. 18,50€) Guez, un peu à la façon de Johan Little dans Les Bienveillantes, semble souvent être Mengele lui même. « Je n’irais pas jusqu’à dire que je me suis mis dans sa tête car il est compliqué d’entrer dans la tête de Josef Mengele et je n’en avais pas envie disait-il récemment au micro de France Culture. Par contre, j’avais envie de suivre son errance, essayer de comprendre et de résoudre ce mystère. Pourquoi cet homme a réussi à échapper à ses poursuivants. Je le suis donc effectivement au plus près, et donc parfois, je peux m’exprimer en son nom. Mais je n’ai pas voulu entrer directement dans sa tête. »

Cette écriture lui permet de donner chair à un personnage fondamentalement inhumain traqué par le Mossad et le chasseur de nazis Simon Wiesenthal, mais surtout au monde corrompu par le fanatisme et la cupidité qui lui permet de fuir.

En donnant Goncourt et Renaudot à ces deux œuvres littéraires, les jurés de ces deux prix prestigieux donnent un soutien précieux à notre travail de mémoire et à la diversité de ses formes qui lui est nécessaire pour être efficace aujourd’hui.