Mois : février 2018

« MAUTHAUSEN, L’AUTRICHE, L’EUROPE », un article de Daniel SIMON, Président de l’Amicale française de Mauthausen et ses kommandos

« MAUTHAUSEN, L’AUTRICHE, L’EUROPE », un article de Daniel SIMON, Président de l’Amicale française de Mauthausen et ses kommandos

De retour d’Autriche, où il a rencontré différentes personnalités impliquées dans la Mémoire de la Déportation, Daniel Simon, Président de l’Amicale française de Mauthausen et ses kommandos a fait part, auprès de ses interlocuteurs français, de son inquiétude quant à l’avenir du Mémorial de Mauthausen et, plus généralement, à la mémoire de la période nazie en Autriche. Voici son texte.

MAUTHAUSEN, L’AUTRICHE, L’EUROPE

L’Amicale de Mauthausen a appris à connaître la société autrichienne, son hostilité parfois, ses refoulements, la mutation fragile de sa relation au passé, le courage de quelques militants accueillants. L’inquiétude est grande face à la nouvelle coalition gouvernementale incluant le FPÖ : un ministre d’extrême-droite est responsable des nécropoles, mémoriaux et archives du camp nazi.

Sur le monument français, érigé en 1949 à Mauthausen, on lit : « À l’Autriche libérée, la France confie ses morts ». L’énoncé prend aujourd’hui une acuité imprévue : il est une injonction. Sa mise en œuvre fut toujours un combat, dans un pays qui a mis du temps à se souvenir avoir plébiscité l’Anschluss et fourni de nombreux hiérarques à la SS, avant les décennies d’occultation, voire de négation du passé auxquelles fit face la violente solitude de Thomas Bernhard, parmi quelques grandes consciences critiques et d’obscurs militants courageux.

En Autriche, la nouvelle majorité gouvernementale inclut le FPÖ, un parti que ses origines, ses attaches symboliques et ses positions politiques classent sans conteste à l’extrême-droite. Il occupe des postes de premier plan – Intérieur, Défense, Affaires étrangères – et son chef, Heinz Christian Strache, est vice-chancelier. Depuis 1955, lorsque le pays recouvre sa souveraineté, les archives et le mémorial de Mauthausen sont affectés à l’Intérieur – interrogées sur cette bizarrerie, les autorités elles-mêmes répondent que ça n’a intéressé personne… Ce patrimoine historico-culturel est tombé aujourd’hui entre les mains d’Herbert Kickl, plume et cerveau de Jorg Haider, le dirigeant du FPÖ mort en 2008.

Face au nouveau pouvoir, rien qui rappelle la mise au ban de l’Autriche par l’Europe lorsque le FPÖ, en 2000 déjà, avait été admis, avec un poids bien moindre, dans une coalition de gouvernement. Dans un espace continental où l’extrême-droite a élargi son audience, abattu les tabous, chacun fait comme s’il ne se passait rien.

Une tragédie européenne

Dans la tête du nouveau titulaire de l’Intérieur comme dans celle de ses électeurs, le devenir du mémorial de Mauthausen passe probablement après le « problème des migrants ». Mais il serait imprudent de croire qu’un ministre idéologue négligera les repères symboliques. Si l’approche des questions migratoires peut, en théorie, s’effectuer hors de tout préjugé sur l’autre, on ne peut attendre cette exigence philosophique de l’extrême-droite, dont la xénophobie est la signature fondatrice. Déniant annoncer le retour du racisme d’Etat, le nouveau pouvoir ne fait pas illusion : le visage de l’étranger inassimilable, dans l’Autriche d’aujourd’hui – pour les raisons historiques que l’on sait –, ce n’est pas le juif, mais le musulman, voilà tout. L’anonymat du graffiti a néanmoins permis d’associer les deux dans l’insulte, sur la muraille du camp, à plusieurs reprises ces dernières années. Et Kickl a déjà envisagé de « concentrer » les migrants, selon l’art du jeu de mots cynique qui est la marque de l’extrême-droite.

Tous les peuples du continent attestent le crime de masse commis à Mauthausen : plus de cent mille morts, de la Russie à l’Espagne, de la Grèce à la Pologne, en quasi-totalité des déportés étrangers, dont près de cinq mille Français et autant de républicains espagnols réfugiés en France. Un jour pas si ancien, à Paris, un diplomate autrichien fit cet aveu involontaire de l’enseignement historique qu’il avait reçu : « Ah bon ? Il n’y avait pas que des Autrichiens dans ce camp ? » ...

Du caractère continental de la tragédie idéologique et humaine que furent les camps nazis, témoigne chaque année début mai la foule cosmopolite commémorant la libération de Mauthausen, à l’appel du Comité international, qui y convie les plus hautes autorités autrichiennes. Elles ne furent pas invitées en 2000. En 2018, tout indique que le président Van der Bellen, élu de justesse contre le chef du FPÖ il y a un an, y sera d’autant mieux accueilli, les ministres FPÖ n’étant bien sûr pas invités.

Jusqu’à une époque récente, le savoir sur le vécu-Mauthausen fut principalement hors d’Autriche. La société autrichienne s’est attachée à externaliser Mauthausen, nous expliquait en 2004 à Toulouse le jeune militant autrichien Andreas Baumgartner, aujourd’hui secrétaire général du Comité international. Dans le paysage, la silhouette glaçante et grotesque de la forteresse, sur cette colline de granit sans charme, était considérée comme un corps étranger. Dans sa signification historique surtout : pas nous, pas responsables, rien su.

Les affleurements du passé

Cette thèse est plus difficilement soutenable s’agissant des camps satellites, imbriqués dans le tissu rural. Quelques militants associatifs y ont été nos premiers contacts. La mémoire du camp était celle des rescapés, de leurs associations – et d’importantes archives sont en France. Une poignée d’universitaires, à Linz, Vienne, Klagenfurt, Salzbourg, historiens ou non, ont pris en considération le « savoir-déporté » (Anne-Lise Stern ) venu d’ailleurs. Au tournant du siècle, le ministère de l’Intérieur et parfois certains Länder entreprirent de préserver quelques sites, et eurent enfin pour Mauthausen des ambitions muséographiques, sollicitant les ressources d’associations nationales de mémoire.

Ainsi pouvait-on croire que l’Autriche institutionnelle avait enfin admis la nécessité de regarder son passé nazi, qu’elle avait rejoint, dans les apparences et les gestes, sinon dans les têtes, le travail accompli en Allemagne. Ces avancées, étayées par les sciences sociales, prenant corps en pratiques éducatives, constituant peu à peu un socle de repères civiques et civilisationnels, il y a lieu de les craindre fragilisées, balayées peut-être. Nos amis autrichiens parlent de « catastrophe », à l’heure où des directeurs politiques ont été nommés à la tête des départements ministériels. Du jamais vu dans le pays.

Dans une tribune véhémente publiée fin décembre, Benjamin Abtan, Bernard Kouchner, Serge et Beate Klarsfeld ayant réclamé la « mise au ban » des ministres « héritiers du nazisme » sont récusés par le FPÖ comme « des voix issues du passé »… N’y a-t-il rien, vraiment, à apprendre du passé nazi de l’Autriche, dans la situation présente ?

Ne rien céder

Le 16 mai 1945, les déportés libérés proclamèrent sur l’Appellplatz du camp, en douze langues, un Serment tourné vers le futur, qui édicte une pensée de l’avenir, tissée des mots de l’utopie. Ils y énoncent cette vérité lumineuse : « Le séjour de longues années dans les camps nous a convaincus de la valeur de la fraternité humaine ».

Le 1er novembre 2017, à Graz, le professeur Peter Gstettner a prononcé un discours opportun et courageux. Lui qui s’est battu, longtemps seul, en Carinthie – que présida Haider et dont Kickl est natif – pour imposer que le souvenir du camp du Loibl soit honoré sur site, refuse « l’égalité de tous les morts, et qu’effaçant ainsi les rôles de victime et de bourreau, les crimes nazis se trouvent dégradés en actes de guerre ordinaires ». Il dénonce ceux pour qui les « soucis » actuels importent d’abord, autrement dit la question des migrations. S’appuyant sur l’analyse lumineuse de l’écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger dans La grande migration (1994), il souligne le lien entre le sécuritarisme croissant de nos sociétés et les drames vécus au sud. Gstettner dit : « L’Europe (…) organise la chasse à l’homme qui vise ceux qui viennent y chercher protection. (…). Il n’y aura bientôt plus aucun gouvernement qui mettra en œuvre une autre stratégie que celle-ci ». Sa conclusion, il l’emprunte à Enzensberger : « Plus une civilisation se défend contre une menace extérieure, plus elle s’emmure, moins elle a en fin de compte de choses à défendre. Pour ce qui est des barbares, inutile de les attendre à nos portes. Ils sont toujours déjà là ».

Peut-on faire encore le pari que l’alliance politique aventureuse nouée en décembre, déjà jouée bien souvent à l’échelon local et une fois au niveau fédéral, s’enlisera avant d’embarquer l’Autriche dans une « catastrophe » majeure ? Les circonstances accréditent une issue plus sinistre, vu l’évolution rapide qui affecte l’ensemble de la région – et tandis qu’en Allemagne même, l’extrême-droite redevient menaçante.

La secrétaire d’Etat auprès du ministre Kikl n’appartient pas au FPÖ. Elle a reçu le 6 février une délégation du Comité international de Mauthausen, pour évoquer le rendez-vous de mai et afficher de bonnes intentions, qu’on peut juger sincères. Elle estime que ne pas inviter le ministre pourra être « contre-productif ».

Daniel SIMON

Président de l’Amicale de Mauthausen

 

 

La Fabrique de l’Histoire : Une odyssée pédagogique sur l’univers concentrationnaire

La Fabrique de l’Histoire : Une odyssée pédagogique sur l’univers concentrationnaire

Chaque année, le Concours national de la résistance et de la déportation (CNRD) propose aux collégiens et aux lycéens de France de présenter un travail scientifique et pédagogique dont le thème était pour l’année 2016-2017 : La négation de l’homme dans l’univers concentrationnaire nazi.

Amaury Pierre, professeur d’éducation musicale, et Fabien Pontagnier, enseignant d’histoire-géographie au collège Joliot-Curie de Stains ont mené avec un groupe d’élèves volontaires de troisième un projet foisonnant et multiforme sur la mémoire de la déportation.

En commençant par valoriser la mémoire locale, les élèves ont retracé le parcours de la résistance stanoise pour comprendre les rapports de police et les pratiques totalitaires en se rendant aux Archives municipales puis aux Archives de la préfecture de police. Le groupe a ensuite découvert le mémorial de Compiègne. Cette visite a introduit par la suite, l’étude de textes, documents, partitions musicales traitant de l’expérience concentrationnaire à travers notamment le récit d’un père Blanc, Léon Leloir. Les élèves ont rencontré deux témoins, déportés politiques à Buchenwald par l’intermédiaire de l’Association Buchenwald Dora et Kommandos puis ont effectué un séjour de plusieurs jours au camp de Buchenwald : visite, ateliers pédagogiques et musicaux. Les élèves ont effectivement commencé à travailler le Chant des Marais en rapport avec la question de la musique dans l’univers concentrationnaire. Ce travail musical mené par Amaury Pierre débouche conjointement sur la mise en œuvre de concerts avec des musiciens professionnels aux Archives nationales.

Parallèlement à cette expérience autour du chant, les deux enseignants avec leurs élèves conçoivent une « malle pédagogique » pensée comme un outil de transmission des savoirs sur la déportation. Dans cette malle, des jeux pédagogiques, panneaux d’exposition, vidéos correspondent aux démarches et aux travaux menés tout au long de l’année. La restitution est déposée le 31 mars à la Direction des services éducatifs de l’éducation nationale. Les élèves du collège Joliot-Curie de Stains ont reçu un prix spécial « passeurs d’histoire » et poursuivent aujourd’hui un travail de transmission avec les plus jeunes.

Avec Amaury Pierre, Pierre Chépélov, Ludovic Lavigne, Fabien Pontagnier, Yohann Recoules, Édith Rozier-Robin et les anciens élèves de troisième du collège Joliot-Curie de Stains

Un documentaire de Séverine Liatard, réalisé par Marie-Laure Ciboulet

ÉCOUTER L’ÉMISSION

Voir aussi les Serment N°364, 365 et 366

Le jour où j’ai visité Buchenwald, ce camp où la mort était chez elle

Le jour où j’ai visité Buchenwald, ce camp où la mort était chez elle

À Buchenwald, la mort frappait à toute heure, à chaque minute du jour et de la nuit dans une symphonie funèbre qui continue de nous hanter.

Pour les besoins d’un roman qu’il écrira peut-être un jour, il se rend à Buchenwald. Il prend l’avion, il prend le train, il prend une chambre à Weimar, cette petite ville de Thuringe où s’installa et mourut Goethe, où vécurent Schiller, Liszt, Bach, Nietzsche et tant d’autres encore. Là où a battu le cœur de ce génie allemand qui émerveilla par sa richesse et son raffinement l’Europe toute entière. Là où à quelques kilomètres, sur une colline en hauteur de la ville mais dissimulée d’elle par une épaisse forêt, le régime nazi a construit le camp de concentration de Buchenwald.

Ce n’était pas un camp d’extermination: il n’existait pas de chambres à gaz, juste un four à crématoire utilisé pour brûler les cadavres des prisonniers.

LIRE LA SUITE…

La mémoire du général Artous immortalisée par l’école de gendarmerie de Melun

La mémoire du général Artous immortalisée par l’école de gendarmerie de Melun

Vendredi matin, du côté du cimetière de Cransac, comme pour donner plus d’éclat à la cérémonie hommage au général Louis Artous, né à Cransac en 1908 et décédé en 1983, le soleil a percé les brumes matinales pour irradier de sa lumière ce moment solennel. Ce sont les officiers élèves de l’École nationale de la gendarmerie de Melun qui, après avoir choisi comme parrain de leur promotion le général Artous, sont venus lui rendre cet hommage.

Un hommage émouvant dans son déroulement notamment par la présence des autorités militaires en uniformes d’apparat, et autour de la tombe celle de nombreux porte-drapeaux. Un hommage poignant quand les militaires officiers élèves ont entonné «La Marseillaise», reprise en écho par toutes les personnes présentes, avant de faire partition seule avec une chanson écrite par un officier élève qui retraçait la carrière héroïque du général Artous, et chantée a cappella par le cœur des militaires de cette promotion.

La suite s’est déroulée à la salle d’accueil, où le maire cransacois Michel Raffi été le premier à intervenir. Après avoir remercié toutes les personnes présentes et notamment les officiers élèves de l’école de gendarmerie de Melun, qui ont permis de rendre cet hommage mérité au général Louis Artous, «un personnage hors du commun, dont la vie a été un long exemple de courage (voir encadré). J’adresse en cet instant un salut appuyé et reconnaissant aux anciens combattants présents dans cette salle.

Ils sont pour nous la mémoire à faire vivre afin de ne pas oublier. Dans ce registre mémoire, je rappelle qu’une de nos avenues porte le nom du général Artous. La préfète Catherine Sarlandie de la Robertie soulignera le parcours admirable de Louis Artous qui a répondu d’emblée à l’appel du 18 juin du général De Gaulle et de la France libre.

Un engagement qui lui voudra un séjour dans le camp de la mort de Buchenwald.

Il racontera cette dramatique expérience d’où il sortira très diminué en écrivant un livre, «Témoignage du matricule 81 491 sur le bagne de Buchenwald». En s’adressant aux officiers élèves, «cet hommage marque pour vous un temps de réflexion sur votre engagement et un devoir de mémoire. Elle rappelle les valeurs intrinsèques du général Artous : «courage, droiture, discrétion et humanisme. Savoir faire et savoir être, je vous souhaite une belle carrière au sein de notre Gendarmerie nationale».

LIRE LA SUITE…