« MAUTHAUSEN, L’AUTRICHE, L’EUROPE », un article de Daniel SIMON, Président de l’Amicale française de Mauthausen et ses kommandos

« MAUTHAUSEN, L’AUTRICHE, L’EUROPE », un article de Daniel SIMON, Président de l’Amicale française de Mauthausen et ses kommandos

De retour d’Autriche, où il a rencontré différentes personnalités impliquées dans la Mémoire de la Déportation, Daniel Simon, Président de l’Amicale française de Mauthausen et ses kommandos a fait part, auprès de ses interlocuteurs français, de son inquiétude quant à l’avenir du Mémorial de Mauthausen et, plus généralement, à la mémoire de la période nazie en Autriche. Voici son texte.

MAUTHAUSEN, L’AUTRICHE, L’EUROPE

L’Amicale de Mauthausen a appris à connaître la société autrichienne, son hostilité parfois, ses refoulements, la mutation fragile de sa relation au passé, le courage de quelques militants accueillants. L’inquiétude est grande face à la nouvelle coalition gouvernementale incluant le FPÖ : un ministre d’extrême-droite est responsable des nécropoles, mémoriaux et archives du camp nazi.

Sur le monument français, érigé en 1949 à Mauthausen, on lit : « À l’Autriche libérée, la France confie ses morts ». L’énoncé prend aujourd’hui une acuité imprévue : il est une injonction. Sa mise en œuvre fut toujours un combat, dans un pays qui a mis du temps à se souvenir avoir plébiscité l’Anschluss et fourni de nombreux hiérarques à la SS, avant les décennies d’occultation, voire de négation du passé auxquelles fit face la violente solitude de Thomas Bernhard, parmi quelques grandes consciences critiques et d’obscurs militants courageux.

En Autriche, la nouvelle majorité gouvernementale inclut le FPÖ, un parti que ses origines, ses attaches symboliques et ses positions politiques classent sans conteste à l’extrême-droite. Il occupe des postes de premier plan – Intérieur, Défense, Affaires étrangères – et son chef, Heinz Christian Strache, est vice-chancelier. Depuis 1955, lorsque le pays recouvre sa souveraineté, les archives et le mémorial de Mauthausen sont affectés à l’Intérieur – interrogées sur cette bizarrerie, les autorités elles-mêmes répondent que ça n’a intéressé personne… Ce patrimoine historico-culturel est tombé aujourd’hui entre les mains d’Herbert Kickl, plume et cerveau de Jorg Haider, le dirigeant du FPÖ mort en 2008.

Face au nouveau pouvoir, rien qui rappelle la mise au ban de l’Autriche par l’Europe lorsque le FPÖ, en 2000 déjà, avait été admis, avec un poids bien moindre, dans une coalition de gouvernement. Dans un espace continental où l’extrême-droite a élargi son audience, abattu les tabous, chacun fait comme s’il ne se passait rien.

Une tragédie européenne

Dans la tête du nouveau titulaire de l’Intérieur comme dans celle de ses électeurs, le devenir du mémorial de Mauthausen passe probablement après le « problème des migrants ». Mais il serait imprudent de croire qu’un ministre idéologue négligera les repères symboliques. Si l’approche des questions migratoires peut, en théorie, s’effectuer hors de tout préjugé sur l’autre, on ne peut attendre cette exigence philosophique de l’extrême-droite, dont la xénophobie est la signature fondatrice. Déniant annoncer le retour du racisme d’Etat, le nouveau pouvoir ne fait pas illusion : le visage de l’étranger inassimilable, dans l’Autriche d’aujourd’hui – pour les raisons historiques que l’on sait –, ce n’est pas le juif, mais le musulman, voilà tout. L’anonymat du graffiti a néanmoins permis d’associer les deux dans l’insulte, sur la muraille du camp, à plusieurs reprises ces dernières années. Et Kickl a déjà envisagé de « concentrer » les migrants, selon l’art du jeu de mots cynique qui est la marque de l’extrême-droite.

Tous les peuples du continent attestent le crime de masse commis à Mauthausen : plus de cent mille morts, de la Russie à l’Espagne, de la Grèce à la Pologne, en quasi-totalité des déportés étrangers, dont près de cinq mille Français et autant de républicains espagnols réfugiés en France. Un jour pas si ancien, à Paris, un diplomate autrichien fit cet aveu involontaire de l’enseignement historique qu’il avait reçu : « Ah bon ? Il n’y avait pas que des Autrichiens dans ce camp ? » ...

Du caractère continental de la tragédie idéologique et humaine que furent les camps nazis, témoigne chaque année début mai la foule cosmopolite commémorant la libération de Mauthausen, à l’appel du Comité international, qui y convie les plus hautes autorités autrichiennes. Elles ne furent pas invitées en 2000. En 2018, tout indique que le président Van der Bellen, élu de justesse contre le chef du FPÖ il y a un an, y sera d’autant mieux accueilli, les ministres FPÖ n’étant bien sûr pas invités.

Jusqu’à une époque récente, le savoir sur le vécu-Mauthausen fut principalement hors d’Autriche. La société autrichienne s’est attachée à externaliser Mauthausen, nous expliquait en 2004 à Toulouse le jeune militant autrichien Andreas Baumgartner, aujourd’hui secrétaire général du Comité international. Dans le paysage, la silhouette glaçante et grotesque de la forteresse, sur cette colline de granit sans charme, était considérée comme un corps étranger. Dans sa signification historique surtout : pas nous, pas responsables, rien su.

Les affleurements du passé

Cette thèse est plus difficilement soutenable s’agissant des camps satellites, imbriqués dans le tissu rural. Quelques militants associatifs y ont été nos premiers contacts. La mémoire du camp était celle des rescapés, de leurs associations – et d’importantes archives sont en France. Une poignée d’universitaires, à Linz, Vienne, Klagenfurt, Salzbourg, historiens ou non, ont pris en considération le « savoir-déporté » (Anne-Lise Stern ) venu d’ailleurs. Au tournant du siècle, le ministère de l’Intérieur et parfois certains Länder entreprirent de préserver quelques sites, et eurent enfin pour Mauthausen des ambitions muséographiques, sollicitant les ressources d’associations nationales de mémoire.

Ainsi pouvait-on croire que l’Autriche institutionnelle avait enfin admis la nécessité de regarder son passé nazi, qu’elle avait rejoint, dans les apparences et les gestes, sinon dans les têtes, le travail accompli en Allemagne. Ces avancées, étayées par les sciences sociales, prenant corps en pratiques éducatives, constituant peu à peu un socle de repères civiques et civilisationnels, il y a lieu de les craindre fragilisées, balayées peut-être. Nos amis autrichiens parlent de « catastrophe », à l’heure où des directeurs politiques ont été nommés à la tête des départements ministériels. Du jamais vu dans le pays.

Dans une tribune véhémente publiée fin décembre, Benjamin Abtan, Bernard Kouchner, Serge et Beate Klarsfeld ayant réclamé la « mise au ban » des ministres « héritiers du nazisme » sont récusés par le FPÖ comme « des voix issues du passé »… N’y a-t-il rien, vraiment, à apprendre du passé nazi de l’Autriche, dans la situation présente ?

Ne rien céder

Le 16 mai 1945, les déportés libérés proclamèrent sur l’Appellplatz du camp, en douze langues, un Serment tourné vers le futur, qui édicte une pensée de l’avenir, tissée des mots de l’utopie. Ils y énoncent cette vérité lumineuse : « Le séjour de longues années dans les camps nous a convaincus de la valeur de la fraternité humaine ».

Le 1er novembre 2017, à Graz, le professeur Peter Gstettner a prononcé un discours opportun et courageux. Lui qui s’est battu, longtemps seul, en Carinthie – que présida Haider et dont Kickl est natif – pour imposer que le souvenir du camp du Loibl soit honoré sur site, refuse « l’égalité de tous les morts, et qu’effaçant ainsi les rôles de victime et de bourreau, les crimes nazis se trouvent dégradés en actes de guerre ordinaires ». Il dénonce ceux pour qui les « soucis » actuels importent d’abord, autrement dit la question des migrations. S’appuyant sur l’analyse lumineuse de l’écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger dans La grande migration (1994), il souligne le lien entre le sécuritarisme croissant de nos sociétés et les drames vécus au sud. Gstettner dit : « L’Europe (…) organise la chasse à l’homme qui vise ceux qui viennent y chercher protection. (…). Il n’y aura bientôt plus aucun gouvernement qui mettra en œuvre une autre stratégie que celle-ci ». Sa conclusion, il l’emprunte à Enzensberger : « Plus une civilisation se défend contre une menace extérieure, plus elle s’emmure, moins elle a en fin de compte de choses à défendre. Pour ce qui est des barbares, inutile de les attendre à nos portes. Ils sont toujours déjà là ».

Peut-on faire encore le pari que l’alliance politique aventureuse nouée en décembre, déjà jouée bien souvent à l’échelon local et une fois au niveau fédéral, s’enlisera avant d’embarquer l’Autriche dans une « catastrophe » majeure ? Les circonstances accréditent une issue plus sinistre, vu l’évolution rapide qui affecte l’ensemble de la région – et tandis qu’en Allemagne même, l’extrême-droite redevient menaçante.

La secrétaire d’Etat auprès du ministre Kikl n’appartient pas au FPÖ. Elle a reçu le 6 février une délégation du Comité international de Mauthausen, pour évoquer le rendez-vous de mai et afficher de bonnes intentions, qu’on peut juger sincères. Elle estime que ne pas inviter le ministre pourra être « contre-productif ».

Daniel SIMON

Président de l’Amicale de Mauthausen

 

 


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