« Les gens qui perdaient espoir disparaissaient en quelques jours » : Jacques Bloch et les fantômes de Buchenwald

« Les gens qui perdaient espoir disparaissaient en quelques jours » : Jacques Bloch et les fantômes de Buchenwald

Dans le quotidien Le Monde d’aujourd’hui, daté du 17 janvier 2020, un long témoignage de Jacques Bloch, déporté à Buchenwald , matricule 85235. Cousin de l’historien Marc Bloch, le jeune lycéen a rejoint les maquis de la Creuse. Grièvement blessé lors de la libération de Guéret, le 6 juin 1944, arrêté, incarcéré à Moulins puis à Belfort, il est dans l’un des derniers convois vers les camps nazis, celui du 4 septembre 1944.Il s’évade d’une « marche de la mort » début avril 1945 et sera libéré par les Américains à Eisenberg.

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Publié aujourd’hui à 01h13, mis à jour à 18h35

Jacques Bloch raconte Buchenwald, dans son salon du 14e arrondissement, à Paris. Il chevauche à cru les souvenirs. La voix est sans émotion, pas indifférente, non, plutôt amortie par un voile de pudeur et d’années. La neutralité du ton, la blancheur des mots sont seulement réchauffées par un léger zézaiement. Traînent aussi, à 96 ans, un reste d’accent parisien et, par-ci par-là, des expressions d’argot, une déformation de jeunesse que quatre décennies passées après la guerre comme haut fonctionnaire du Sénat n’ont suffi à gommer.

Collé à son flanc droit pend un bras qu’on mettra un temps à savoir mort. Un gant en cuir et des manches longues dissimulent une prothèse là où le membre a été arraché par une rafale de mitrailleuse allemande. Séquelles physiques des combats que mena le maquisard pour la libération de Guéret, le 7 juin 1944, juste avant son arrestation et sa déportation. Sa famille avait trouvé refuge et protection au début de 1942 dans la Creuse, fuyant Paris et les lois antisémites.

Le témoin, juif et résistant, doublement exposé, doublement rescapé, n’en rajoute donc pas. Il use au contraire d’un art consommé, ultime, de l’euphémisme. Il dit : « J’ai payé comptant », après avoir évoqué les tortures de la Gestapo, le corps assommé par les coups, la tête immergée dans un baquet d’eau de vaisselle. Ou bien : « J’ai senti que ça n’allait pas être drôle », quand on lui demande son sentiment à son arrivée dans le camp de concentration. Humour protecteur contre la violence de la mémoire. Politesse de vieil homme contemplant sa vie. Volonté, surtout, de témoigner au plus juste, au plus sobre, au plus clinique. Des faits, rien que des faits.

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