Des traces et des gestes – Mémoires européennes des camps nazis

Des traces et des gestes – Mémoires européennes des camps nazis

Plus de 70 ans après leur libération, les sites des anciens camps nazis ne sont pas déserts : les visiteurs y sont nombreux, les rendez-vous commémoratifs sont empreints d’une étonnante énergie. Ce deuxième âge de la mémoire n’est pas réductible à une forme inattendue de tourisme.

Ce film, qui n’est pas un recueil de témoignages sur la déportation, propose d’entendre quelques acteurs de ces pratiques, parmi les plus impliqués. Décodant les rituels officiels et les pratiques inventives qui émergent, il s’attache à repérer les gestes sociaux, à formuler du sens. Contribuant certes au souvenir du passé, mais surtout observant le présent. Qu’on en ait clairement conscience ou non, les sites concentrationnaires nazis sont désormais inscrits dans l’espace culturel de notre continent.

L’observation porte principalement sur l’ancien camp de Mauthausen, en relation constante avec ce qui s’accomplit en d’autres lieux, Buchenwald, Ravensbrück, Natzweiler-Struthof, Auschwitz.

Des traces et des gestes – Mémoires européennes des camps nazis
Documentaire de 52 minutes de Bernard Obermosser et Jean-Louis Roussel
Une production de l’Amicale française de Mauthausen
Janvier 2018

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Les Femmes oubliées de Buchenwald

Les Femmes oubliées de Buchenwald

Depuis 1977, le 8 mars est reconnu par les Nations Unies comme la Journée internationale des femmes.
C’est l’occasion pour notre Association de rappeler que des femmes furent déportées à Buchenwald. On parle des Femmes oubliées de Buchenwald.
Agnès Triebel, qui avait, en 2005, présenté une exposition sur ce sujet sous l’égide de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, et en partenariat avec le Mémorial du Maréchal Leclerc et de la Libération de Paris/Musée Jean Moulin, évoque dans le texte qui suit « Les Femmes oubliées de Buchenwald ».

Les Femmes oubliées de Buchenwald

Depuis 1977, le 8 mars est reconnu par les Nations Unies comme la Journée internationale des femmes.
C’est l’occasion pour notre Association de rappeler que des femmes furent déportées à Buchenwald. On parle des Femmes oubliées de Buchenwald.
Agnès Triebel, qui avait, en 2005, présenté une exposition sur ce sujet sous l’égide de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, et en partenariat avec le Mémorial du Maréchal Leclerc et de la Libération de Paris/Musée Jean Moulin, évoque dans le texte qui suit « Les Femmes oubliées de Buchenwald ».

« Des femmes oubliées » ?

Lorsque l’on parle de Buchenwald, tant à travers l’historiographie que dans l’opinion publique, on a plutôt en mémoire un camp d’hommes. Or, parmi les 238 980 internés allemands et déportés de toute l’Europe occupée par les nazis, qui ont été envoyés à Buchenwald entre 1937 et 1945, il y avait plus de 27.000 femmes (27.147 très exactement), astreintes au travail d’esclave dans 27 kommandos extérieurs de Buchenwald, c’est-à-dire près de 12% des effectifs globaux de ce camp. Cela veut dire également qu’à partir de la seconde moitié de l’année 1944, 1 détenu sur 9 de Buchenwald était une femme ou une jeune fille.
La première raison essentielle de cette perception de Buchenwald comme étant un camp d’hommes uniquement, en dépit des chiffres, tient à ce que  les prisonnières des kommandos extérieurs de Buchenwald ont été envoyées, dès la mi-44,  directement depuis les camps de Ravensbrück, d’Auschwitz-Birkenau, de Bergen-Belsen, du Stutthof, de Majdanek, de Skarzysko-Kamienna sur les lieux de production où elles allaient être exploitées comme esclaves, placées sous l’administration de Buchenwald.  A part quelques exceptions (des enquêtes à mener pour des punitions, et un convoi, celui du 19 septembre 1943 comprenant 900 détenus -dont 278  femmes, qui ont séjourné quelques jours à Buchenwald même-), les femmes de Buchenwald n’ont jamais foulé le sol de Buchenwald, sur le Ettersberg.
La deuxième raison à cette perception qui fut longtemps entièrement masculine du camp, tient au fait que les survivants hommes de Buchenwald et de ses kommandos, au moment où ils ont commencé de témoigner sur la terreur, le travail forcé, la résistance, ne savaient donc presque rien de cette réalité, ni de l’exploitation sans pitié des femmes dans les kommandos de  Buchenwald, ni de leur volonté de survivre, de leur résistance, du sabotage qu’elles ont pratiqué, bref de leur destin.

Pourquoi des kommandos de femmes gérés par des camps d’hommes ?

Parce qu’avec l’extension de la guerre totale (à partir du 18 février 1943), les camps ont été restructurés pour recevoir l’arrivée massive de déportés européens, envoyés pour être exploités dans l’industrie de guerre allemande. A cette époque, de grands convois de femmes déportées, venant principalement d’Europe de l’Est, arrivaient quasi quotidiennement à Ravensbrück. Entre février 1943  (date de la guerre totale) et décembre de la même année, plus de 10.000 matricules supplémentaires sont enregistrés à Ravensbrück. Le camp s’avérait de plus en plus saturé, mais les convois de masse transportant des femmes juives et de résistantes venues de tous les pays de l’Europe occupée, continuaient d’affluer en cet été 44 ç Ravensbrück.
Dans l’objectif d’intégrer au plus vite une main d’œuvre dont l’industrie de guerre allemande avait urgemment besoin, le Bureau central des Affaires économiques de la SS (SS-WVHA qui à Oranienburg-Sachsenhausen) a pris la décision, en juin 1944, d’abandonner le strict principe de séparation de camps d’hommes et de camps de femmes et a décrété  que des camps, qui jusqu’ici avaient géré des hommes uniquement, se verraient désormais adjoindre des kommandos de femmes venant de Ravensbrück.  Ordre a  été également donné de créer de nouveaux kommandos extérieurs de femmes, placés sous la juridiction et la gestion de camps d’hommes (Sachsenhausen (28), Dachau (28), Neuengamme (34), Flossenbürg (32), Mauthausen (12) Buchenwald).
Voilà comment Buchenwald a régné sur 27 kommandos extérieurs de femmes créés entre le 1er septembre 1944 et le mois de février 1945.

D’où venaient ces femmes détenues ?

De tous les pays d’Europe occupés par les nazis, mais en majorité de Hongrie (les Hongroises en majorité juives ont constitué le plus grand groupe : + de 10.000 femmes, suivies par les Polonaises, 9.500, puis les ressortissantes de l’Union soviétique (3.700) et les Françaises, qui furent au nombre de 1.203 femmes et jeunes filles, ayant pour la plupart d’entre elles rejoint la résistance et appartenant à différents groupements politiques.

A quelle catégorie appartenaient-elles dans les kommandos de Buchenwald ?

Elles étaient des détenues politiques : (Des Allemandes antinazies communistes pour la plupart, qui ont été internées dès 1933 dans le camp de Moringen, près de Göttingen, puis à Lichtenburg, et dès sa création, à Ravensbrück, où elles arrivent à partir de mai 1939. Elles furent plus de 800 dans les kommandos de Buchenwald)
Des Polonaises (notamment celles qui sont arrêtées pendant l’insurrection de Varsovie, celles qui sont arrêtées en action de représailles), des Françaises. (elles se constituent rapidement en groupes nationaux)
Des détenues juives (+ de 13.000) (L’extermination des Juifs de Hongrie débute au printemps 44. Nombreuses sont les Juives qui arrivent dans les kommandos de Buchenwald avec derrière elles des années de ghetto, de camps et subi la perte de tous leurs proches.
Des Tsiganes (+ de 1.000 d’Allemagne, Autriche, Hongrie). Leur extermination commence depuis 16.12.42. En aout 44, le camp des Tsiganes d’Auschwitz est liquidé. Mais les Tsiganes qui restent sont envoyés dans d’autres camps pour travailler, notamment les femmes dans les kommandos de Buchenwald.
Des prisonnières de guerre soviétiques (membres de l’Armée rouge, auxquelles les nazis avaient donné le sobriquet de « Flintenweiber » on pourrait le traduire par « carabinières », des travailleuses forcées (Zwangsarbeiterinen).

Quel travail ?

Elles ont travaillé, comme des esclaves,  de nuit comme de jour, pour 19 sociétés d’armement (les plus connues étant Krupp, BMW, Junkers, IG Farben, Rheinmetall Borsig, Allgemeine Solvay, Polte, Hugo Schneider (dit Hasag, premier producteur d’armes antichar),  et qui fut le plus grand kommando de femmes Buchenwald, avec près de 5000 détenues dont 500 Françaises. Les prisonnières ont été exploitées dans les mêmes conditions inhumaines de travail que les hommes, travaillant douze heures d’affilée, surveillées au camp par des gardiennes SS sadiques (cf. liste d’Odette Pilpoul à Hasag-Leipzig-Schönefeld) chargées de les exploiter sans merci et de faire augmenter la production, sans égard pour leur constitution physique et au plus grand mépris des conséquences de telles conditions sur leur santé. Elles travaillaient à la fabrication de munitions, dans l’industrie aéronautique (fabrication d’avions de chasse je pense au kommando de Markkleeberg), l’industrie lourde (laminage dans les aciéries Krupp à Essen), à la construction de routes et voies, aux travaux de déblaiement lors de bombardements, au déchargement de bateaux, à la fabrication de substances toxiques, d’explosifs et au remplissage de centaines de munitions et de bombes chaque jour. Les détenues juives et tsiganes étaient assignées aux travaux les plus dangereux et les plus durs et c’est pourquoi le taux de mortalité est plus élevé parmi leur groupe que dans ceux d’autres catégories de détenues. A partir d’octobre 44, 1 femme sur 5 est renvoyée à Auschwitz pour être gazée ou à Bergen-Belsen.

La résistance des femmes

Les détenues politiques, parmi elles les Françaises, aussi périlleux cela fût-il et au prix d’actions individuelles ou collectives, ont poursuivi la résistance au nazisme dans les unités de production. Ralentir le rythme de la production, faire arrêter les machines pendant 30-40 minutes ou  en gripper une, en incluant une grosse poussière dans la phase de polissage d’une pièce d’artillerie par exemple, rendre un peu lâche une courroie de transmission ou la tendre te façon telle qu’elle va sauter, faire alterner avec astuce les bonnes pièces avec les mauvaises en bout de chaîne, tout cela exigeait la plus grande vigilance et impliquait beaucoup de solidarité entre détenues pour éviter le pire.

Il y eut aussi d’autres types d’actes de résistance dans la vie au camp, pour maintenir la dignité et l’humanité dans cet horrible univers concentrationnaire (organisation de soirées culturelles (le mémorable défile de chapeaux des Françaises à Hasag-Leipzig, fabrication de menus objets (jouets, broches en fil de détonateur, petit carnet en toile de paillasse, un journal mural quotidien punaisé avant le couvre-feu puis retiré) etc…, et puis ces gestes ultimes de solidarité et  d’entraide pour la survie dans un univers où la mort doit l’emporter sur la vie.

La résistance des femmes soviétiques : elles refusent de travailler, comme elles l’avaient fait à Ravensbrück, revendiquant leur statut de prisonnières de guerre et exigeant d’être traitées comme telles. Elles ont la plupart du temps été très sévèrement réprimées (appels supplémentaires pendant des heures, une jeune fille fut pendue, et envoyées dans les kommandos disciplinaires (IG Farben Wolfen, Meuselwitz, Gelsenkirchen (déblaiement de bombardements)

La fin de ces kommandos

A partir de fin mars – début avril 1945, les bombardements alliés s’intensifient et les mouvements alliés se rapprochent, prenant l’Allemagne en tenaille. Les kommandos sont évacués et les prisonnières jetées sur les routes de la mort. Elles seront libérées, selon,  par les troupes américaines ou soviétiques.

Communiqué des administrateurs du MRN

Communiqué des administrateurs du MRN

Depuis de nombreuses années, notre Association entretient des liens privilégies avec le Musée de la Résistance Nationale. Un travail en commun a permis de présenter des expositions, comme celle, par exemple, des médailles de Pierre Provost, déporté à Buchenwald, et de leur assurer une diffusion à l’étranger. Le MRN a également prêté au musée de Buchenwald des pièces exceptionnelles qui sont désormais exposées. L’excellence de nos rapports a abouti, l’année dernière, à la signature d’une convention de partenariat entre le Musée, notre association et la Fondation allemande des mémoriaux de Buchenwald et Dora. D’autres projets communs sont en cours.
En communauté de travail mémoriel et dans la fidélité au serment de Buchenwald, notre association ne peut que s’associer à la réaction des administrateurs du Musée face à l’agression antisémite dont l’une des leurs a été victime et condamner le climat de haine entretenu contre des victimes de l’idéologie nazie.


Communiqué des administrateurs du MRN
23 février 2018 Musée de la Résistance nationale

Champigny-sur-Marne, le 23 février 2018

Lucienne Nayet, présidente du réseau des Musées de la Résistance nationale vient d’être victime d’une opération de propagande odieuse et violente sur un site négationniste et antisémite de la mouvance néo-nazie très active sur Internet.
Un rédacteur de ce site a piraté et détourné un article de presse rendant compte d’une rencontre de Lucienne Nayet avec des collégiens. Cette intervention concernait l’histoire de son « enfance cachée » pendant la Seconde Guerre mondiale et de la persécution menée par les nazis et le régime de Vichy en France occupée.

Ce type d’opération s’inscrit dans une stratégie de provocation visant à donner le plus large écho possible à des discours de haine et de violence qui sans cela auraient du mal à trouver un auditoire en dehors des nostalgiques de l’ordre nazi et des adeptes d’une vision raciste du monde.

Tous les adhérents de l’association Musée de la Résistance nationale, reconnue d’utilité publique pour son action pédagogique et mémorielle permanente, sont indignés par l’opération dont a été victime leur présidente et l’assurent de leur totale solidarité et de leur amitié. Ils l’accompagneront dans toutes les démarches qu’elle a entreprises afin de faire interdire ce site et de faire condamner ses rédacteurs, ses hébergeurs, ses financeurs. Une plainte a ainsi été déposée.

Face à la haine, il faut toujours trouver la force de résister. Le travail d’histoire reste le meilleur rempart face aux « assassins de la mémoire ». Le réseau du Musée de la Résistance nationale s’est engagé dans cette voie aux côtés de l’ensemble des associations, des fondations et des musées de la Résistance et de la Déportation.

Toutes et tous, défenseurs des droits humains, attachés aux valeurs démocratiques et aux principes républicains, nous devons demeurer vigilants et lutter contre la propagation de ces discours en France et dans le monde.

Les Administrateurs du MRN

 

« Écrire sa déportation » Conférence-débat de Corinne Bénestroff

« Écrire sa déportation » Conférence-débat de Corinne Bénestroff

Les Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation vous convie à assister à la conférence débat de Corinne Bénestroff , docteur en littérature française sur le thème « Ecrire sa déportation » .

Corinne Bénestroff dédicacera son livre

 » Jorge Semprun. Entre résistance et résilience »
Paris, CNRS Editions, 2017

« MAUTHAUSEN, L’AUTRICHE, L’EUROPE », un article de Daniel SIMON, Président de l’Amicale française de Mauthausen et ses kommandos

« MAUTHAUSEN, L’AUTRICHE, L’EUROPE », un article de Daniel SIMON, Président de l’Amicale française de Mauthausen et ses kommandos

De retour d’Autriche, où il a rencontré différentes personnalités impliquées dans la Mémoire de la Déportation, Daniel Simon, Président de l’Amicale française de Mauthausen et ses kommandos a fait part, auprès de ses interlocuteurs français, de son inquiétude quant à l’avenir du Mémorial de Mauthausen et, plus généralement, à la mémoire de la période nazie en Autriche. Voici son texte.

MAUTHAUSEN, L’AUTRICHE, L’EUROPE

L’Amicale de Mauthausen a appris à connaître la société autrichienne, son hostilité parfois, ses refoulements, la mutation fragile de sa relation au passé, le courage de quelques militants accueillants. L’inquiétude est grande face à la nouvelle coalition gouvernementale incluant le FPÖ : un ministre d’extrême-droite est responsable des nécropoles, mémoriaux et archives du camp nazi.

Sur le monument français, érigé en 1949 à Mauthausen, on lit : « À l’Autriche libérée, la France confie ses morts ». L’énoncé prend aujourd’hui une acuité imprévue : il est une injonction. Sa mise en œuvre fut toujours un combat, dans un pays qui a mis du temps à se souvenir avoir plébiscité l’Anschluss et fourni de nombreux hiérarques à la SS, avant les décennies d’occultation, voire de négation du passé auxquelles fit face la violente solitude de Thomas Bernhard, parmi quelques grandes consciences critiques et d’obscurs militants courageux.

En Autriche, la nouvelle majorité gouvernementale inclut le FPÖ, un parti que ses origines, ses attaches symboliques et ses positions politiques classent sans conteste à l’extrême-droite. Il occupe des postes de premier plan – Intérieur, Défense, Affaires étrangères – et son chef, Heinz Christian Strache, est vice-chancelier. Depuis 1955, lorsque le pays recouvre sa souveraineté, les archives et le mémorial de Mauthausen sont affectés à l’Intérieur – interrogées sur cette bizarrerie, les autorités elles-mêmes répondent que ça n’a intéressé personne… Ce patrimoine historico-culturel est tombé aujourd’hui entre les mains d’Herbert Kickl, plume et cerveau de Jorg Haider, le dirigeant du FPÖ mort en 2008.

Face au nouveau pouvoir, rien qui rappelle la mise au ban de l’Autriche par l’Europe lorsque le FPÖ, en 2000 déjà, avait été admis, avec un poids bien moindre, dans une coalition de gouvernement. Dans un espace continental où l’extrême-droite a élargi son audience, abattu les tabous, chacun fait comme s’il ne se passait rien.

Une tragédie européenne

Dans la tête du nouveau titulaire de l’Intérieur comme dans celle de ses électeurs, le devenir du mémorial de Mauthausen passe probablement après le « problème des migrants ». Mais il serait imprudent de croire qu’un ministre idéologue négligera les repères symboliques. Si l’approche des questions migratoires peut, en théorie, s’effectuer hors de tout préjugé sur l’autre, on ne peut attendre cette exigence philosophique de l’extrême-droite, dont la xénophobie est la signature fondatrice. Déniant annoncer le retour du racisme d’Etat, le nouveau pouvoir ne fait pas illusion : le visage de l’étranger inassimilable, dans l’Autriche d’aujourd’hui – pour les raisons historiques que l’on sait –, ce n’est pas le juif, mais le musulman, voilà tout. L’anonymat du graffiti a néanmoins permis d’associer les deux dans l’insulte, sur la muraille du camp, à plusieurs reprises ces dernières années. Et Kickl a déjà envisagé de « concentrer » les migrants, selon l’art du jeu de mots cynique qui est la marque de l’extrême-droite.

Tous les peuples du continent attestent le crime de masse commis à Mauthausen : plus de cent mille morts, de la Russie à l’Espagne, de la Grèce à la Pologne, en quasi-totalité des déportés étrangers, dont près de cinq mille Français et autant de républicains espagnols réfugiés en France. Un jour pas si ancien, à Paris, un diplomate autrichien fit cet aveu involontaire de l’enseignement historique qu’il avait reçu : « Ah bon ? Il n’y avait pas que des Autrichiens dans ce camp ? » ...

Du caractère continental de la tragédie idéologique et humaine que furent les camps nazis, témoigne chaque année début mai la foule cosmopolite commémorant la libération de Mauthausen, à l’appel du Comité international, qui y convie les plus hautes autorités autrichiennes. Elles ne furent pas invitées en 2000. En 2018, tout indique que le président Van der Bellen, élu de justesse contre le chef du FPÖ il y a un an, y sera d’autant mieux accueilli, les ministres FPÖ n’étant bien sûr pas invités.

Jusqu’à une époque récente, le savoir sur le vécu-Mauthausen fut principalement hors d’Autriche. La société autrichienne s’est attachée à externaliser Mauthausen, nous expliquait en 2004 à Toulouse le jeune militant autrichien Andreas Baumgartner, aujourd’hui secrétaire général du Comité international. Dans le paysage, la silhouette glaçante et grotesque de la forteresse, sur cette colline de granit sans charme, était considérée comme un corps étranger. Dans sa signification historique surtout : pas nous, pas responsables, rien su.

Les affleurements du passé

Cette thèse est plus difficilement soutenable s’agissant des camps satellites, imbriqués dans le tissu rural. Quelques militants associatifs y ont été nos premiers contacts. La mémoire du camp était celle des rescapés, de leurs associations – et d’importantes archives sont en France. Une poignée d’universitaires, à Linz, Vienne, Klagenfurt, Salzbourg, historiens ou non, ont pris en considération le « savoir-déporté » (Anne-Lise Stern ) venu d’ailleurs. Au tournant du siècle, le ministère de l’Intérieur et parfois certains Länder entreprirent de préserver quelques sites, et eurent enfin pour Mauthausen des ambitions muséographiques, sollicitant les ressources d’associations nationales de mémoire.

Ainsi pouvait-on croire que l’Autriche institutionnelle avait enfin admis la nécessité de regarder son passé nazi, qu’elle avait rejoint, dans les apparences et les gestes, sinon dans les têtes, le travail accompli en Allemagne. Ces avancées, étayées par les sciences sociales, prenant corps en pratiques éducatives, constituant peu à peu un socle de repères civiques et civilisationnels, il y a lieu de les craindre fragilisées, balayées peut-être. Nos amis autrichiens parlent de « catastrophe », à l’heure où des directeurs politiques ont été nommés à la tête des départements ministériels. Du jamais vu dans le pays.

Dans une tribune véhémente publiée fin décembre, Benjamin Abtan, Bernard Kouchner, Serge et Beate Klarsfeld ayant réclamé la « mise au ban » des ministres « héritiers du nazisme » sont récusés par le FPÖ comme « des voix issues du passé »… N’y a-t-il rien, vraiment, à apprendre du passé nazi de l’Autriche, dans la situation présente ?

Ne rien céder

Le 16 mai 1945, les déportés libérés proclamèrent sur l’Appellplatz du camp, en douze langues, un Serment tourné vers le futur, qui édicte une pensée de l’avenir, tissée des mots de l’utopie. Ils y énoncent cette vérité lumineuse : « Le séjour de longues années dans les camps nous a convaincus de la valeur de la fraternité humaine ».

Le 1er novembre 2017, à Graz, le professeur Peter Gstettner a prononcé un discours opportun et courageux. Lui qui s’est battu, longtemps seul, en Carinthie – que présida Haider et dont Kickl est natif – pour imposer que le souvenir du camp du Loibl soit honoré sur site, refuse « l’égalité de tous les morts, et qu’effaçant ainsi les rôles de victime et de bourreau, les crimes nazis se trouvent dégradés en actes de guerre ordinaires ». Il dénonce ceux pour qui les « soucis » actuels importent d’abord, autrement dit la question des migrations. S’appuyant sur l’analyse lumineuse de l’écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger dans La grande migration (1994), il souligne le lien entre le sécuritarisme croissant de nos sociétés et les drames vécus au sud. Gstettner dit : « L’Europe (…) organise la chasse à l’homme qui vise ceux qui viennent y chercher protection. (…). Il n’y aura bientôt plus aucun gouvernement qui mettra en œuvre une autre stratégie que celle-ci ». Sa conclusion, il l’emprunte à Enzensberger : « Plus une civilisation se défend contre une menace extérieure, plus elle s’emmure, moins elle a en fin de compte de choses à défendre. Pour ce qui est des barbares, inutile de les attendre à nos portes. Ils sont toujours déjà là ».

Peut-on faire encore le pari que l’alliance politique aventureuse nouée en décembre, déjà jouée bien souvent à l’échelon local et une fois au niveau fédéral, s’enlisera avant d’embarquer l’Autriche dans une « catastrophe » majeure ? Les circonstances accréditent une issue plus sinistre, vu l’évolution rapide qui affecte l’ensemble de la région – et tandis qu’en Allemagne même, l’extrême-droite redevient menaçante.

La secrétaire d’Etat auprès du ministre Kikl n’appartient pas au FPÖ. Elle a reçu le 6 février une délégation du Comité international de Mauthausen, pour évoquer le rendez-vous de mai et afficher de bonnes intentions, qu’on peut juger sincères. Elle estime que ne pas inviter le ministre pourra être « contre-productif ».

Daniel SIMON

Président de l’Amicale de Mauthausen

 

 

La Fabrique de l’Histoire : Une odyssée pédagogique sur l’univers concentrationnaire

La Fabrique de l’Histoire : Une odyssée pédagogique sur l’univers concentrationnaire

Chaque année, le Concours national de la résistance et de la déportation (CNRD) propose aux collégiens et aux lycéens de France de présenter un travail scientifique et pédagogique dont le thème était pour l’année 2016-2017 : La négation de l’homme dans l’univers concentrationnaire nazi.

Amaury Pierre, professeur d’éducation musicale, et Fabien Pontagnier, enseignant d’histoire-géographie au collège Joliot-Curie de Stains ont mené avec un groupe d’élèves volontaires de troisième un projet foisonnant et multiforme sur la mémoire de la déportation.

En commençant par valoriser la mémoire locale, les élèves ont retracé le parcours de la résistance stanoise pour comprendre les rapports de police et les pratiques totalitaires en se rendant aux Archives municipales puis aux Archives de la préfecture de police. Le groupe a ensuite découvert le mémorial de Compiègne. Cette visite a introduit par la suite, l’étude de textes, documents, partitions musicales traitant de l’expérience concentrationnaire à travers notamment le récit d’un père Blanc, Léon Leloir. Les élèves ont rencontré deux témoins, déportés politiques à Buchenwald par l’intermédiaire de l’Association Buchenwald Dora et Kommandos puis ont effectué un séjour de plusieurs jours au camp de Buchenwald : visite, ateliers pédagogiques et musicaux. Les élèves ont effectivement commencé à travailler le Chant des Marais en rapport avec la question de la musique dans l’univers concentrationnaire. Ce travail musical mené par Amaury Pierre débouche conjointement sur la mise en œuvre de concerts avec des musiciens professionnels aux Archives nationales.

Parallèlement à cette expérience autour du chant, les deux enseignants avec leurs élèves conçoivent une « malle pédagogique » pensée comme un outil de transmission des savoirs sur la déportation. Dans cette malle, des jeux pédagogiques, panneaux d’exposition, vidéos correspondent aux démarches et aux travaux menés tout au long de l’année. La restitution est déposée le 31 mars à la Direction des services éducatifs de l’éducation nationale. Les élèves du collège Joliot-Curie de Stains ont reçu un prix spécial « passeurs d’histoire » et poursuivent aujourd’hui un travail de transmission avec les plus jeunes.

Avec Amaury Pierre, Pierre Chépélov, Ludovic Lavigne, Fabien Pontagnier, Yohann Recoules, Édith Rozier-Robin et les anciens élèves de troisième du collège Joliot-Curie de Stains

Un documentaire de Séverine Liatard, réalisé par Marie-Laure Ciboulet

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Voir aussi les Serment N°364, 365 et 366

Le jour où j’ai visité Buchenwald, ce camp où la mort était chez elle

Le jour où j’ai visité Buchenwald, ce camp où la mort était chez elle

À Buchenwald, la mort frappait à toute heure, à chaque minute du jour et de la nuit dans une symphonie funèbre qui continue de nous hanter.

Pour les besoins d’un roman qu’il écrira peut-être un jour, il se rend à Buchenwald. Il prend l’avion, il prend le train, il prend une chambre à Weimar, cette petite ville de Thuringe où s’installa et mourut Goethe, où vécurent Schiller, Liszt, Bach, Nietzsche et tant d’autres encore. Là où a battu le cœur de ce génie allemand qui émerveilla par sa richesse et son raffinement l’Europe toute entière. Là où à quelques kilomètres, sur une colline en hauteur de la ville mais dissimulée d’elle par une épaisse forêt, le régime nazi a construit le camp de concentration de Buchenwald.

Ce n’était pas un camp d’extermination: il n’existait pas de chambres à gaz, juste un four à crématoire utilisé pour brûler les cadavres des prisonniers.

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La mémoire du général Artous immortalisée par l’école de gendarmerie de Melun

La mémoire du général Artous immortalisée par l’école de gendarmerie de Melun

Vendredi matin, du côté du cimetière de Cransac, comme pour donner plus d’éclat à la cérémonie hommage au général Louis Artous, né à Cransac en 1908 et décédé en 1983, le soleil a percé les brumes matinales pour irradier de sa lumière ce moment solennel. Ce sont les officiers élèves de l’École nationale de la gendarmerie de Melun qui, après avoir choisi comme parrain de leur promotion le général Artous, sont venus lui rendre cet hommage.

Un hommage émouvant dans son déroulement notamment par la présence des autorités militaires en uniformes d’apparat, et autour de la tombe celle de nombreux porte-drapeaux. Un hommage poignant quand les militaires officiers élèves ont entonné «La Marseillaise», reprise en écho par toutes les personnes présentes, avant de faire partition seule avec une chanson écrite par un officier élève qui retraçait la carrière héroïque du général Artous, et chantée a cappella par le cœur des militaires de cette promotion.

La suite s’est déroulée à la salle d’accueil, où le maire cransacois Michel Raffi été le premier à intervenir. Après avoir remercié toutes les personnes présentes et notamment les officiers élèves de l’école de gendarmerie de Melun, qui ont permis de rendre cet hommage mérité au général Louis Artous, «un personnage hors du commun, dont la vie a été un long exemple de courage (voir encadré). J’adresse en cet instant un salut appuyé et reconnaissant aux anciens combattants présents dans cette salle.

Ils sont pour nous la mémoire à faire vivre afin de ne pas oublier. Dans ce registre mémoire, je rappelle qu’une de nos avenues porte le nom du général Artous. La préfète Catherine Sarlandie de la Robertie soulignera le parcours admirable de Louis Artous qui a répondu d’emblée à l’appel du 18 juin du général De Gaulle et de la France libre.

Un engagement qui lui voudra un séjour dans le camp de la mort de Buchenwald.

Il racontera cette dramatique expérience d’où il sortira très diminué en écrivant un livre, «Témoignage du matricule 81 491 sur le bagne de Buchenwald». En s’adressant aux officiers élèves, «cet hommage marque pour vous un temps de réflexion sur votre engagement et un devoir de mémoire. Elle rappelle les valeurs intrinsèques du général Artous : «courage, droiture, discrétion et humanisme. Savoir faire et savoir être, je vous souhaite une belle carrière au sein de notre Gendarmerie nationale».

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